Rêve de Breton

Je passe le soir dans une rue déserte du quartier des Grands-Augustins quand mon attention est arrêtée par un écriteau au-dessus de la porte d’une maison. Cet écriteau c’est : « ABRI » ou « À LOUER », en tout cas quelque chose qui n’a plus cours. Intrigué j’entre et je m’enfonce dans un couloir extrêmement sombre.
Un personnage, qui fait dans la suite du rêve figure de génie, vient à ma rencontre et me guide à travers un escalier que nous descendons tous deux et qui est très long. Ce personnage, je l’ai déjà vu. C’est un homme qui s’est occupé autrefois de me trouver une situation.

Aux murs de l’escalier je remarque un certain nombre de reliefs bizarres, que je suis amené à examiner de près, mon guide ne m’adressant pas la parole. Il s’agit de moulages en plâtre, plus exactement : de moulages de moustaches considérablement grossies. Voici, entre autres, les moustaches de Baudelaire, de Germain Nouveau et de Barbey d’Aurevilly. Le génie me quitte sur la dernière marche et je me trouve dans une sorte de vaste hall divisé en trois parties.

Dans la première salle, de beaucoup la plus petite, où pénètre seulement le jour d’un soupirail incompréhensible, un jeune homme est assis à une table et compose des poèmes. Tout autour de lui, sur la table et par terre, sont répandus à profusion des manuscrits extrêmement sales. Ce jeune homme ne m’est pas inconnu, c’est M. Georges Gabory.

La pièce voisine, elle aussi plus que sommairement meublée, est un peu mieux éclairée, quoique d’une façon tout à fait insuffisante. Dans la même attitude que le premier personnage, mais m’inspirant, par contre, une sympathie réelle, je distingue M. Pierre Reverdy.

Ni l’un ni l’autre n’a paru me voir, et c’est seulement après m’être arrêté tristement derrière eux que je pénètre dans la troisième pièce. Celle-ci est de beaucoup la plus grande, et les objets s’y trouvent un peu mieux en valeur : un fauteuil inoccupé devant la table paraît m’être destiné; je prends place devant le papier immaculé. J’obéis à la suggestion et me mets en devoir de composer des poèmes. Mais, tout en m’abandonnant à la spontanéité la plus grande, je n’arrive à écrire sur le premier feuillet que ces mots : La lumière… Celui-ci aussitôt déchiré, sur le second feuillet : La lumière… et sur le troisième feuillet : La lumière…

Ce rêve est le premier d’une série de cinq qu’André Breton, fondateur et chef de file du Surréalisme, fait paraître dans son recueil de poésie Clair de Terre, paru en 1922. Il est dédié, comme les quatre autres, au peintre italien Giorgio de Chirico.

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